Capturer et vendre du crabe des neiges, à l’ère de la COVID-19

Par Hélène Raymond

Journaliste, animatrice et auteure

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On brise la glace? C’est ce que nous faisons avec ce premier article consacré à la pêche dans le Saint-Laurent1. Et c’est ce qui s’impose à l’embouchure des havres pour que les crabiers prennent la mer au début du printemps. En montant à bord des bateaux quand l’eau n’a pas commencé à se réchauffer et que le vent recrée des sensations hivernales, ils devancent tous les autres, suivis de près par les crevettiers. Au Bas-Saint-Laurent, les premiers crustacés qu’ils rapportent soulignent la fête de Pâques et le crabe des neiges est devenu, en moins d’un demi-siècle, un marqueur saisonnier.

Mais, cette saison 2020 s’est amorcée de manière fort différente. Le trois mars on apprenait le report de la plus grande foire commerciale des poissons et fruits de mer du continent. Le «Seafood Expo North America», qui se tient à Boston depuis quarante ans, rassemble des acteurs de partout à travers le monde. On y brasse de grosses affaires. Les habitués du rendez-vous ont alors saisi la gravité de la situation: «Jusque-là, on s’inquiétait de l’état des glaces en prévision de l’ouverture, on bookait nos agendas à Boston avec nos partenaires étrangers, on s’apprêtait à y serrer des mains. Dans certains cas, ce sont des relations commerciales trentenaires», explique Bill Sheehan, de E. Gagnon et Fils Ltée.  une entreprise de transformation de Sainte-Thérèse de Gaspé qui poursuit en disant que c’est un vent de panique qui s’est levé.

Puis, au vocabulaire que nous avons adopté -distanciation sociale, hygiène des mains, étiquette respiratoire- se sont ajoutées des mesures spécifiques pour plusieurs secteurs d’activité, dont l’industrie des pêches.  Le 28 mars, l’Institut national de santé publique (INSPQ) émettait ses recommandations, reconnaissant d’emblée le faible nombre de cas dans les régions maritimes, l’absence de transmission communautaire et, du même coup, la difficulté d’appliquer la règle de  distanciation des personnes dans des installations exigües: «Dans un contexte où des travailleurs vont se côtoyer dans un bateau pour des périodes allant de plusieurs heures à plusieurs jours, la mesure la plus importante est de s’assurer que les travailleurs qui embarquent sur le bateau ne présentent pas de symptômes de la COVID-19, ne sont pas des cas ou des contacts de cas.» On souligne l’importance d’éviter le roulement de personnel. De plus, on interdit la présence de visiteurs à bord, comme les observateurs en mer qui recueillent des données scientifiques, surveillent et contrôlent la conformité des pratiques. Même les curieux qui, chaque printemps, se lèvent en pleine nuit pour assister aux départs et arrivées des bateaux seront privés du spectacle. Les quais sont barricadés.

C’est donc dans ce nouveau contexte que les tout premiers à partir (les crabiers de la zone 172) ont quitté les quais le 25 mars. Le président de l’Association des crabiers du secteur, René Landry, affirme que les choses se passent assez bien: «En date du 10 mai, n’avons aucun cas de COVID-19 à signaler. Nos équipages (de quatre à cinq hommes au maximum) sont restreints. Au départ, l’intérêt local était là et le marché américain ne disposait d’aucune réserve.» L’offre et la demande se sont rapidement arrimés.

Une année record pour certains poissonniers

Quelques coups de sonde en témoignent: les Québécois ont acheté du crabe des neiges et accepté de faire la queue sous le vent, la pluie et les températures froides du printemps 2020 pour s’en procurer.

«Alors qu’il nous arrive d’avoir du mal à nous approvisionner en raison de la demande sur les marchés étrangers, cette année, la disponibilité était là!» dira la gérante d’un commerce de Québec.

Christian Servant, de l’entreprise Délices de la Mer possède quatre établissements, entre Sainte-Anne-des-Monts et Montréal. Alors que la boutique gaspésienne n’a pas encore rouvert ses portes après l’hiver, il note que ses clients sont au rendez-vous au Grand Marché de Québec comme à Boucherville. Mais il met un bémol quand il est question de Montréal: «La COVID-19 fait mal à notre boutique du Marché Jean-Talon avec une baisse de 30% des ventes. Les gens hésitent à faire la queue et le report de l’ouverture de la pêche dans certaines zones gaspésiennes et nord-côtières a compliqué l’approvisionnement.» Heureusement, la situation semble s’améliorer.

L’adaptation plus complexe du milieu de la transformation

C’est à la vitesse grand V qu’on a adapté les usines. Aux normes rigoureuses liées à la salubrité tout au long du processus (désinfection des mains, port du masque et du sarrau, etc.) s’est ajouté, avec la pandémie, un casse-tête d’une extrême complexité. Imaginons la circulation de quelques centaines de personnes près des goulots d’étranglement que sont les accès aux aires de travail, les cafétérias, les salles de repos et les couloirs où se trouvent les horodateurs. À la distanciation imposée au moment des repas, aux séparateurs de plexiglas installés tout au long de la chaîne de production, tous les gestes ont été passés en revue. Même l’échange de papiers et le partage des stylos sont désormais interdits. 

Fin mars, alors qu’on reprend le collier après l’hiver, une éclosion surgit dans les installations de l’entreprise E. Gagnon et Fils. À ce moment, on compte près d’une cinquantaine d’employés sur place. Les résultats de l’enquête révèleront sept personnes atteintes et deux cas asymptomatiques. Heureusement, personne ne développera de forme grave de la maladie.

Bill Sheehan raconte qu’on a rapidement décidé de fermer les portes, mis l’usine en quarantaine pour procéder à la désinfection et adapter les postes de travail comme les aires de repos. Aujourd’hui, des gardiens sont postés à toutes les entrées, des équipes de surveillance circulent pour voir au respect des nouvelles règles, des séparateurs ont été installés sur les chaînes de production, dans les salles de pause et aux tables de la cafétéria. On a aussi ajouté un nouveau quart de travail. «En plus du masque, tous les employés portent une visière. Nous tenons à ce que les gens se sentent en sécurité. Nous avons voulu établir un sentiment de confiance et protéger notre marque de commerce,» confie Bill Sheehan qui ajoute: «Bien sûr, c’est une crise, mais ça va tout de même assez bien. Les marchés redémarrent chez nos voisins du sud.» On espère que le vide créé par le marché des croisières, des casinos et de la restauration sera, en partie, comblé par le commerce de détail. Ce sont près de cinq cents emplois qui en dépendent, dans cette usine seulement.

La partie n’est pas gagnée, mais on travaille d’arrache-pied un peu partout. Plusieurs reconnaissent le fait que la demande locale est forte et souhaitent qu’elle se maintienne alors que le homard tend à détrôner le crabe des étals.  René Landry répète qu’on peut en manger plus! «On dit souvent que c’est le premier crabe qui est le meilleur, c’est un mythe!  C’est parce que ça fait longtemps que le monde attend après! », nous dit celui qui en a vu d’autres. Dans cette période où tout vacille, se cachent des occasions à saisir. Et le changement de réflexes chez les consommateurs en fait partie. 

1Nous présenterons régulièrement des articles liés à l’un ou l’autre des aspects des pêches. Portraits, statistiques, état de la recherche, histoire etc.

2Le territoire marin est quadrillé par zones. Celle-ci s’étend du Bas-Saint-Laurent à la pointe de la Gaspésie d’un côté du fleuve, et de l’autre, à l’ouest de Pointe-des-Monts sur la Côte-Nord.