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Les coopératives de pêcheurs au Québec : un précédent inspirant pour ouvrir les perspectives

Par Gabriel Bourgault-Faucher

Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC)

Crédit photo : Musée de la Gaspésie. Fonds Charles-Eugène Bernard.

 

 

 

Partie 2/2

 

Nous avons abordé dans la fiche précédente le contexte d’émergence, la fondation ainsi que l’essor d’un modèle de développement des pêcheries basé sur la formule coopérative. Nous complétons ici cette présentation schématique de l’histoire de la Fédération des Pêcheurs-Unis du Québec, en couvrant la période allant de l’après-guerre jusqu’aux années 1980. Loin de se réduire à l’exposition de faits socioéconomiques, la présente fiche souhaite surtout miser sur les enseignements à tirer de cette expérience. L’objectif est de susciter l’intérêt pour l’étude et l’analyse de ce chapitre important de l’histoire économique des pêches au Québec afin d’ouvrir les perspectives de développement des communautés locales et du secteur des pêches pour les prochaines décennies. Cette fiche est donc la dernière d’une série de deux. 

Dans la cours des multinationales

L’entrée dans les Trente Glorieuses (1945-1975) est marquée par la société de consommation et la production de biens de masse standardisés. Dans l’industrie agroalimentaire, les grandes firmes nationales puis multinationales s’imposent comme acteurs dominants dans la coordination des chaînes agroalimentaires. Elles sont intégrées verticalement, ce qui signifie qu’elles contrôlent l’ensemble des segments, de la production à la commercialisation. Le secteur des pêches n’y échappe pas 1. Représentant 55 % de la production et regroupant 45 % des pêcheurs québécois en 1961 2, Pêcheurs-Unis décident d’emboîter le pas en intégrant verticalement ses composantes.

Les prises de décisions sont progressivement centralisées, au détriment des coopératives locales, tandis que des fusions-acquisitions permettent d’occuper une part croissante du marché et de mieux maîtriser la commercialisation 3. Les Pêcheurs-Unis en viennent à approvisionner les pêcheurs (agrès de pêche, bateaux, carburant, etc.), à gérer des usines de transformation, à transporter et à entreposer les marchandises, à effectuer des ventes en gros sur les marchés nationaux et internationaux et à opérer un réseau de poissonneries pour la vente au détail 4 .

Force est cependant de constater que la Fédération des Pêcheurs-Unis du Québec reste captive du modèle axé sur l’exportation massive de produits faiblement transformés 5. Or, sur ce terrain où dominent les stratégies de volume et la réduction continue des coûts de production, il est difficile de rivaliser avec des multinationales. À défaut d’avoir pu développer de nouvelles chaînes de valeur ajoutée et de nouveaux débouchés dans le marché québécois, la Fédération rencontre des difficultés financières importantes. Elle déclare faillite en 1984.

Des enseignements à tirer

De cette faillite est née une constellation de petites et moyennes entreprises peu coordonnées entre elles, qui tentent de garder la tête hors de l’eau dans une économie globalisée où la concurrence est féroce 6. Encouragées à exporter et bénéficiant des prix avantageux offerts ces dernières années pour quelques espèces en demande, ces petites et moyennes entreprises se positionnent bien dans le modèle conventionnel. Mais ce modèle, axé sur l’exportation de produits faiblement transformés, laisse peu de marge de manœuvre. Il est surtout indifférent à la situation accablante des communautés locales. Le Québec maritime est à la croisée des chemins et l’heure est à la diversification des modèles économiques.

Loin de pouvoir être réduite à l’épisode de sa faillite, l’expérience des Pêcheurs-Unis doit être mieux connue et analysée. Elle est porteuse d’enseignements fondamentaux qui peuvent être tirés pour améliorer les effets structurants des pêcheries pour le développement des communautés, des nouvelles entreprises en région, ainsi que pour l’économie du Québec. Trois principaux éléments ressortent particulièrement de l’expérience :

 

  1. D’abord, l’importance de développer des mécanismes de coordination des segments d’une filière de produits (producteurs, transformateurs, distributeurs) pour en orienter les bénéfices et en optimiser les effets économiques pour les communautés locales. La Fédération a déployé ces mécanismes qui ont permis de maîtriser certains facteurs de production. Ici, le soutien institutionnel de l’État est incontournable. Depuis la fin de Pêcheurs-Unis, aucune autre initiative durable de concertation et de coordination d’envergure dans les pêcheries n’a été développée au Québec.
  2. Ensuite, la nécessité de miser sur le développement de nouvelles chaînes de valeur axées sur des produits distinctifs, porteuses d’une autre stratégie que celle misant sur l’exportation de produits faiblement transformés. Pour des raisons qui restent à élucider, Pêcheurs-Unis est restée enserrée dans un modèle conventionnel dominé par des multinationales et n’a pu développer un modèle d’affaires prenant appui sur ses atouts distinctifs (ancrage territorial, soutien des communautés, formule coopérative, etc.).
  3. Enfin, la nécessité de mettre les communautés côtières au centre des préoccupations économiques dans la conception de l’entreprise. La voie coopérative a été l’une des manières de faire des pêcheries l’un des piliers pour la relance des villages dévitalisés situés sur le littoral du Québec maritime. Ce n’est pas la seule. De l’audace, des compétences et de la volonté politique sont les seuls prérequis pour agir plutôt que de subir. 

 

 

 

1 Chaussade, J. (1995). « Géographie des pêches canadiennes : un bilan des recherches », Norois, no 165, p. 173-184.

2 Daneau, M. (1961). « L’industrie des pêches maritimes au Québec », L’Actualité économique, vol. 36, no 4, p. 645-665.


3 Larocque, P. (1978). Pêches et coopération au Québec (1938-1964). Montréal, Éditions du Jour, 379 p.

4 Marceau, A., Gauvin, A. et C. Beauchamp (1984). Commission d’enquête sur Madelipêche inc. et Pêcheurs-Unis du Québec, Québec, Bibliothèque nationale du Québec, 671 p.

5  Chaussade, J. (1995). Op. Cit.

6 Hardy, M., Brêthes, J.-C., Tita, G. et H. Chevrier (2008). Portrait de la filière halieutique régionale : Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, CERMIM, 153 p. 3.

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