Les pêches au Québec maritime : un levier sous-utilisé pour le développement des communautés

Par Gabriel Bourgault-Faucher

Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC)

Crédit photo : Catherine Fallon

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Si le secteur des pêches occupe une place importante au Québec maritime, des constats préoccupants concernant l’avenir des communautés côtières suscitent des questions : l’effet de levier de ce secteur est-il pleinement utilisé pour le développement local et régional ? Le modèle de développement des pêches qui prévaut actuellement sert-il bien l’habitation durable du territoire ? Force est de constater, en effet, qu’il existe un découplage entre, d’un côté, des communautés en proie à un intense processus de dévitalisation et, de l’autre, un secteur d’activité relativement prospère en générant de plus en plus de recettes monétaires. Nous proposons dans cette fiche d’analyser les données les plus récentes témoignant de ce phénomène, afin de faire ressortir quelques tendances accablantes 1.

 

Le Québec maritime : des communautés en perte de vitesse

Le Québec maritime est depuis plusieurs années affecté par des tendances démographiques et socioéconomiques alarmantes. D’une part, le Québec maritime voit son nombre d’habitants décroître alors que le reste du Québec connaît une croissance démographique soutenue (figure 1).

Figure 1. Évolution des populations du Québec maritime et du reste du Québec entre 2005 et 2019 2

 

Sur la période 2005-2019, le Québec maritime a ainsi vu sa population diminuer de 4 %, tandis que celle du reste du Québec a augmenté de 13 %. Par la même occasion, le poids démographique du Québec maritime dans l’ensemble du Québec s’amenuise, au détriment de la représentation de ses intérêts politiques et économiques.

 

 

En outre, le Québec maritime est marqué par un vieillissement accéléré de sa population. Cela est visible par la croissance plus prononcée de l’âge médian des populations du Québec maritime par rapport à l’ensemble du Québec (figure 2).

Figure 2. Évolution de l’âge médian des populations du Québec maritime et de l’ensemble du Québec entre 2005 et 2019 3

Effectivement, sur la période 2005-2019, l’âge médian a augmenté de 15 % au Bas-Saint-Laurent, de 14 % en Côte-Nord et de 19 % en Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine. Sur la même période, l’âge médian de l’ensemble du Québec n’a augmenté que de 6 %, ce qui montre que les écarts se creusent.

 

Du reste, le Québec maritime se caractérise par une importante dévitalisation économique. La période 2002-2014 et 2016, période au cours de laquelle un indice de vitalité économique a été calculé 4, montre que la plupart des MRC du Québec maritime se trouvent continuellement en queue de peloton par rapport à l’ensemble des MRC du Québec. En effet, sur les dix-neuf MRC du Québec maritime, onze (soit 58 %) se classent en moyenne dans le dernier quintile et trois (soit 16 %) dans l’avant-dernier quintile 5 . C’est donc dire que 74 % des MRC du Québec maritime occupent, d’année en année, les 40 % inférieurs du classement de l’ensemble des MRC du Québec en matière de vitalité économique. En 2016, ce ne sont pas moins de seize MRC au Québec maritime (soit 84 %) qui présentaient un indice de vitalité économique négatif, ce qui signifie qu’elles accusent un retard, en matière de vitalité économique, par rapport à la majorité des MRC du Québec.

 

À l’issue de cette analyse, le constat est clair : les régions du Québec maritime sont en forte perte de vitesse. Évidemment, faut-il le souligner, tout n’est pas noir partout. Des localités réussissent à se maintenir à flot, en particulier là où les foyers de peuplement, ainsi que le tissu économique et industriel, tiennent encore le coup. Mais l’arbre ne doit pas cacher la forêt : le poids cumulé des dynamiques sociodémographiques déstructurantes joue contre les ensembles régionaux et locaux du Québec maritime. Concrètement, cela signifie que les milieux de vie où s’enracinent les entreprises, notamment celles du secteur des pêches, se délitent lentement mais sûrement, à des degrés et selon des vitesses variables. Les masses critiques d’habitants et d’entreprises s’érodent, à un point tel que ce sont, ni plus ni moins, des questions de pérennité et de survie des communautés qui surgissent au bout du compte. En fait, si la tendance se maintient, il est aujourd’hui vraisemblable de penser que des parties du Québec maritime pourraient ressembler à de vastes zones d’extraction halieutique avec quelques enclaves habitées où se concentrent population, entreprises et services publics, à la manière des villages miniers du Nord québécois.

Le secteur des pêches au Québec maritime : un secteur prospère

En parallèle à ces dynamiques socioéconomiques inquiétantes, le secteur des pêches au Québec maritime se porte relativement bien, du moins en termes de croissance de la valeur de ce qui est produit, c’est-à-dire de ce qui est pêché et transformé. Si nous nous penchons tout d’abord sur les pêches commerciales maritimes 6 , nous pouvons constater que le nombre de pêcheurs diminue légèrement alors que l’augmentation de la valeur des débarquements est fulgurante (figure 3).

 Figure 3. Évolution du nombre de pêcheurs et de la valeur des débarquements des pêches commerciales maritimes entre 2005 et 2017 7

Effectivement, sur la période 2005-2017, la valeur des débarquements a augmenté de 144 % pendant que le nombre de pêcheurs a perdu 6 % de ses effectifs. Notons également que sur la même période, le volume des débarquements a légèrement fluctué, atteignant un plafond de 61 091 tonnes en 2009 et un plancher de 54 394 tonnes en 2016. En moyenne, de 2005 à 2017, les débarquements sont de 57 703 tonnes.8 Par ailleurs, les transformateurs de produits marins situés au Québec maritime réalisent eux aussi des ventes (expéditions) dont la valeur est en forte croissance, alors même que le nombre d’emplois (maximal mensuel) faiblit (figure 4).
Figure 4. Évolution de l’emploi maximal mensuel et de la valeur des expéditions des transformateurs du Québec maritime entre 2005 et 2016  9
Ainsi, sur la période 2005-2016, le nombre d’emplois (maximal mensuel) a chuté de 18 %. Au cours de cette période, la valeur des expéditions a quant à elle fait un bond de 97 %. Cela sans compter que le nombre d’établissement de transformation de poissons et fruits de mer au Québec maritime est passé de 77 en 2005 à 66 en 2017, soit une diminution de 14 %.10 En résumé, le secteur des pêches connaît dans l’ensemble de bonnes performances, puisque la valeur de ce qui est produit et transformé est en forte croissance. Toutefois, les effets d’une telle croissance sur la création d’emplois et la conservation de masses critiques d’entreprises sont plus qu’incertains.

Conclusion

Si le secteur des pêches ne peut être tenu pour seul responsable de la dévitalisation économique en cours au Québec maritime, force est d’admettre qu’il n’agit pas, non plus, comme un moteur de revitalisation. Il faut tirer les constats qui s’imposent : les limites du modèle de développement actuel des pêches sont atteintes. Que signifie la croissance d’un secteur si le développement de ses ancrages territoriaux ne suit pas ? En ce qui concerne le rôle des pêcheries dans l’occupation du territoire, il faut regarder la réalité en face : il y a un véritable décrochage. Continuer d’appliquer les mêmes formules continuera de donner les mêmes résultats. Sur le plan des performances économiques, il ne fait aucun doute que ce secteur, pris en lui-même, générera de la valeur au cours des prochaines décennies. La question est plutôt de savoir dans quelles conditions et selon quelle logique territoriale de développement il le fera. Il y a un abîme entre le territoire compris comme simple support d’extraction des ressources et le territoire comme milieu de vie. Or, face à cela, le temps commence à manquer. Pour réagir de manière intelligente, efficace et concertée afin de faire évoluer l’actuel modèle au bénéfice des entreprises locales de pêcheurs et de transformateurs, mais aussi de leurs milieux de vie, il nous faudra des idées nouvelles, de l’ambition collective et des moyens à la hauteur des enjeux. La question reste à savoir si les principaux acteurs institutionnels et économiques reconnaîtront cette urgence, ou préféreront plutôt reconduire le statu quo

1 – Précisons d’emblée que, dans certains cas, les données des deux à trois dernières années ne sont pas couvertes par la présente analyse puisqu’elles ne sont pas disponibles à ce jour. Rien ne laisse cependant croire que les tendances ici relevées se soient inversées depuis.

 

2 Les données sur les populations du Québec maritime et du reste du Québec viennent de l’ISQ (voir : [https://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/population-demographie/structure/ra-total.xlsx]).

 

3 – Les données sur l’âge médian des populations du Québec maritime et de l’ensemble du Québec viennent de l’ISQ (voir : [https://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/population-demographie/structure/ra-age-sexe.xlsx] et [https://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/population-demographie/structure/population-quebec-age-sexe.html#tri_pop=10]).

 

4 Cet indice n’a pas été calculé pour l’année 2015.

 

5 – Le rang quintile moyen des MRC du Québec maritime sur la période 2002-2014 et 2016 a été calculé à partir des données de l’ISQ (voir : [https://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/economie/indice-vitalite-economique/classement_localites.html#pivot_1=2016]. Notons d’ailleurs que la MRC de Caniapiscau, sur la Côte-Nord, a délibérément été exclue puisqu’elle n’est pas concernée par des activités liées aux pêches et à l’aquaculture commerciales.

6-  Notons que nous nous limiterons, dans le cadre de cette fiche, aux pêches commerciales maritimes, lesquelles se déroulent exclusivement au Québec maritime et représentent de loin la majeure partie des activités liées au secteur des pêches dans cette région. Bien qu’il y ait également de l’aquaculture en eau douce et en eau marine ainsi que des pêches commerciales en eau douce, leur apport demeure moindre.

 

7 Le nombre de pêcheurs comprend les titulaires de permis de pêche commerciale, les titulaires de permis de cueillette de mollusques et les aides-pêcheurs. Ces données sont compilées à partir du chapitre 4 des éditions 2008 à 2019 du Profil sectoriel de l’industrie bioalimentaire au Québec (voir : https://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/agriculture/profil-industrie-bioalimentaire.html). Quant à la valeur des débarquements, les données proviennent du MPO (voir : [https://www.dfo-mpo.gc.ca/stats/commercial/sea-maritimes-fra.htm]).

8- Les données sur le volume des débarquements proviennent du MPO (voir : [https://www.dfo-mpo.gc.ca/stats/commercial/sea-maritimes-fra.htm]).

 

9 – Les données sur l’emploi maximal mensuel et sur la valeur des expéditions des transformateurs du Québec maritime sont issues du chapitre 4 des éditions 2008 à 2019 du Profil sectoriel de l’industrie bioalimentaire au Québec (voir : https://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/agriculture/profil-industrie-bioalimentaire.html). Notons que les données pour l’année 2017 ne sont toujours pas disponibles, ce qui ne nous permet pas de couvrir exactement la même période que pour le nombre de pêcheurs et la valeur des débarquements des pêches commerciales maritimes. 

 

10 – Les données sur le nombre d’établissements de transformation au Québec maritime sont tirées du chapitre 4 des éditions 2008 à 2019 du Profil sectoriel de l’industrie bioalimentaire au Québec (voir : https://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/agriculture/profil-industrie-bioalimentaire.html). Ici, contrairement au nombre d’emplois maximal mensuel et à la valeur des expéditions des transformateurs du Québec maritime, nous disposons des données pour l’année 2017. 

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