L’autonomie alimentaire du Québec : des indicateurs insuffisants pour guider la prise de décision (partie 4/4)

 

Par Gabriel Bourgault-Faucher

Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC)

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Cette quatrième et dernière fiche sur l’autonomie alimentaire du Québec propose une synthèse des principaux éléments abordés dans les trois premières, ainsi que des pistes de réflexion pour l’avenir. Dans cette série de fiches nous avons 1) apporté quelques éléments de définition de l’autonomie alimentaire et de notions apparentées (autosuffisance, sécurité et souveraineté alimentaire), 2) retracé le fil historique ayant mené à l’émergence de la notion d’autonomie alimentaire au Québec, puis 3) mis en lumière les principaux indicateurs utilisés pour évaluer l’état de l’autonomie alimentaire, guider la prise de décision, déterminer les orientations stratégiques et établir des politiques et des programmes .

Quelques constats émergent de ces analyses. D’abord, la définition de l’autonomie alimentaire reste floue, bien qu’elle implique pour plusieurs une réforme du modèle de développement du secteur bioalimentaire prévalant actuellement, lequel est défini par une adhésion aux exigences des marchés internationaux. Aller au-delà du discours nécessitera de se retrousser sérieusement les manches. Ensuite, l’autonomie alimentaire s’inscrit dans la foulée des débats entourant la souveraineté alimentaire, mais se cantonne à respecter, pour l’instant du moins, les orientations et les cibles de la Politique bioalimentaire 2018-2025. Or, cette politique reprend et consolide le modèle actuel de développement du secteur bioalimentaire. On se demande bien comment l’État québécois pourra concilier les deux approches, à moins qu’il ne sache faire entrer un carré dans un rond. Enfin, les mesures et les indicateurs de l’autonomie alimentaire utilisés jusqu’à présent n’ont rien de nouveau et sont largement insuffisants pour juger de l’état de l’autonomie alimentaire. Ils sont inadéquats pour piloter un projet de société axé sur ce principe, puisqu’ils se limitent à des catégories économiques conventionnelles. Ils éclipsent donc tout le potentiel de transition que pourrait porter cette notion pour l’avancée de nos systèmes alimentaires vers la durabilité, dont ceux qui reposent sur les extraordinaires richesses marines et aquatiques du Québec.

La présente fiche souhaite contribuer à la discussion sur l’autonomie alimentaire en avançant des éléments de réflexion sur le contenu des politiques publiques susceptibles de la faire progresser. Ici, un gigantesque chantier se présente à celles et ceux qui veulent traduire des principes en résultats.

Inscrire la durabilité comme notion-phare

Le modèle de développement du secteur bioalimentaire du Québec a pour principe directeur la croissance économique dans sa plus simple expression. En effet, chaque fois qu’il est question de prendre le pouls du secteur, c’est le produit intérieur brut (PIB) bioalimentaire et son taux de croissance qui sont mobilisés. Les autres considérations, telles que la vitalité socio-économique des milieux, le dynamisme entrepreneurial, le niveau de diversification des filières, la soutenabilité écologique des activités, apparaissent secondaires, voire superflues. Comprendre ce principe directeur qu’est la croissance économique, c’est comprendre les efforts déployés par l’État et l’industrie pour augmenter les investissements, l’efficacité, la productivité et la compétitivité ainsi que pour conquérir de nouveaux marchés – d’exportation principalement – pour faire croître les recettes monétaires et les volumes produits. Dans ce paysage, les marges de manœuvre disponibles pour faire valoir l’autonomie alimentaire, la durabilité des activités économiques et la diversification des façons de faire sont minimes. Évidemment, des initiatives et des projets porteurs voient le jour dans ces marges ; mais la question se pose si ces expériences peuvent être suffisamment structurantes pour diversifier et donc réformer le modèle de développement actuel.

L’engouement autour de l’autonomie alimentaire s’explique, à bien des égards, par une remise en cause de cette approche exclusivement axée sur la croissance et les simples variables de marché. En plus d’appeler à une re-territorialisation forte des systèmes alimentaires (achats de proximité, circuits courts, etc.), l’autonomie alimentaire porte en elle une notion de durabilité : durabilité économique par une diversification des acteurs, des produits et des filières ; durabilité sociale par le souci de tenir ensemble économie et société et durabilité écologique par le respect des limites biophysiques des milieux. L’autonomie alimentaire est de ce fait l’occasion de repenser les fondements de nos systèmes alimentaires et faire de la durabilité un principe directeur et une notion-phare des politiques. Car il ne peut y avoir d’autonomie alimentaire véritable sans durabilité des systèmes alimentaires, c’est-à-dire sans le respect des spécificités économiques, sociales et écologiques qui caractérisent les milieux où est revendiquée cette autonomie.

L’intérêt principal du contenu québécois est de considérer à la fois la provenance des intrants utilisés et la valeur ajoutée par les différentes activités économiques, tout au long de la chaîne d’approvisionnement (production, transformation, distribution). L’introduction de la valeur ajoutée dans le calcul permet à ce titre d’inclure l’ensemble du travail et du capital requis dans la réalisation des différentes activités (rémunération de la main-d’œuvre, revenu des propriétaires, amortissements et intérêts ainsi que taxes indirectes nettes de subventions)5.

Vers des indicateurs de nouvelle génération

Pour rendre la durabilité effective et qu’elle serve à piloter adéquatement le projet d’autonomie alimentaire, le Québec est mûr pour se doter de mesures et d’indicateurs plus englobants, qui abordent le secteur bioalimentaire sous ses facettes complémentaires. Ces mesures et indicateurs pourront rendre compte des relations étroites entre les activités des entreprises, le dynamisme des localités et régions où elles opèrent, et les seuils écologiques des milieux de vie où sont menées leurs activités. Des mesures et indicateurs du XXIe siècle.

Ainsi, au-delà des catégories économiques conventionnelles comme la croissance de la valeur des ventes, les investissements, la productivité, les rendements, la compétitivité, le nombre d’entreprises ou le nombre d’emplois, il est temps d’introduire d’autres dimensions et de les considérer sur un pied d’égalité avec les premières, afin d’avoir une vue d’ensemble de la réalité. Des dimensions telles que :

 

  • la vitalité socio-économique des communautés ;

 

  • la taille et le type de propriété des entreprises ;

 

  • la diversification et la sécurité de l’offre alimentaire locale ;

 

  • l’accès à la terre ou aux ressources aquatiques ;

 

  • l’état de santé des richesses mises en valeur (sol, eau, paysages, êtres vivants, etc.) ;

 

  • l’intensité carbone des produits (cycle de vie d’un produit, de la production jusqu’à la consommation, en passant par le transport) ;

 

  • le niveau de pression exercée sur la biodiversité et les écosystèmes.

 

 


Il s’agit ici d’exemples, destinés à illustrer les dimensions du principe de durabilité. Elles doivent elles-mêmes être déclinées en indicateurs particuliers, susceptibles d’être opérationnalisés. Il s’agirait d’en retenir au départ quelques-uns, de manière à prendre en compte ce qu’ils mesurent dans les choix de développement de l’État québécois. Dans certains cas, ces indicateurs existent déjà, comme celui de vitalité économique des milieux, ou sont en voie d’être créés, comme l’intensité carbone des produits. La création d’indicateurs globaux agrégeant des indicateurs spécifiques est la prochaine étape nécessaire.

Pour baliser ce processus, il existe de nombreux outils développés ces dernières années. Le premier et sans doute le plus complet est celui de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) . Conçu par un panel d’experts accompagné de praticiens de la société civile et de professionnels du secteur privé, cet outil intègre les différentes dimensions de la durabilité propres au secteur bioalimentaire et harmonise la notion dans le but de favoriser son application à différentes échelles, de l’entreprise particulière au système alimentaire mondial, en passant par les communautés locales, régionales et nationales. Cette source d’innovation institutionnelle mérite que l’on s’y attarde.

Un second outil potentiellement mobilisable est l’indice de progrès véritable (IPV), qui s’inspire de la mesure du PIB en y apportant toutefois quelques modifications . Plus exactement, l’IPV retranche de la valeur du PIB les externalités négatives (sociales, environnementales, sanitaires, etc.) causées par l’activité économique concernée. Ainsi, pour le secteur bioalimentaire, les coûts liés à l’appauvrissement des sols, à l’émission de gaz à effet de serre ou encore aux problèmes de santé liés à l’alimentation sont pris en compte.

En ce qui a trait à la dimension écologique tout particulièrement, il est aussi pertinent de nous tourner vers l’analyse du cycle de vie (life cycle analysis), qui permet de compiler l’utilisation d’énergie et l’émission de gaz à effet de serre derrière chaque produit, tout le long de son parcours au sein, le cas échéant, d’un système alimentaire . Cette analyse comprend donc l’ensemble des intrants nécessaires de la production des aliments à la gestion des matières résiduelles après leur consommation .

L’avantage de ces méthodes est qu’elles prennent en compte tous les maillons des systèmes alimentaires, et non seulement un seul d’entre eux comme c’est parfois le cas avec le mode de production (conventionnel versus biologique par exemple) ou encore le transport des produits (leurs distances parcourues, soit les fameux food-miles) . Elles abordent le secteur bioalimentaire dans son ensemble et privilégient ce faisant des interventions cohérentes de l’amont à l’aval. En outre, ces méthodes sont accessibles et normalisées, dans le sens où elles permettent de comparer différents produits, systèmes ou modèles de développement du secteur bioalimentaire entre eux. Il devient dès lors possible de comparer une crevette nordique pêchée et transformée au Québec avec une crevette d’eau chaude venue d’Asie du Sud-Est, par exemple. Partant de là, ces mesures et indicateurs offrent un autre point de vue, axé sur la durabilité, à partir duquel la prise de décision, la détermination des orientations stratégiques et l’élaboration des politiques et des programmes se font.

Malgré tout, les mesures et les indicateurs que nous venons de voir ne sont pas parfaits. Il faut garder à l’esprit qu’il est difficile de saisir une réalité économique avec des outils relativement simples. Mais ces outils constituent une avancée dans la bonne direction, dans la mesure où ils visent à faire évoluer les façons de faire vers davantage de durabilité. Il s’ensuit qu’ils permettent de réaliser une évaluation et une comparaison plus fine et plus juste des dimensions impliquées dans la durabilité des systèmes alimentaires. Dans tous les cas, la réalité des changements climatiques, de l’épuisement des richesses naturelles et de l’effondrement de certains écosystèmes nécessaires à la vie humaine sur Terre rend cette transition inéluctable. La question qui se pose plutôt est jusqu’où et jusqu’à quand les principaux acteurs du modèle actuel tiendront à continuer sur une voie qui date du siècle passé. Et qui pourrait rendre le prochain difficile à vivre.

Conclusion

La pandémie de COVID-19 est venue nous rappeler le caractère essentiel, vital, de l’alimentation, et a ravivé les volontés de construire des systèmes alimentaires territorialisés et durables. Cependant, au-delà du discours sur l’autonomie alimentaire, les résultats se font toujours attendre. En ce sens, nous pensons que c’est sur l’horizon de la durabilité que doivent se fonder en premier lieu les décisions, les orientations stratégiques, les politiques et les programmes. Pour cela, il est primordial de se doter de mesures et d’indicateurs en phase avec ce principe cardinal de durabilité, c’est-à-dire des mesures et des indicateurs de nouvelle génération, qui permettent d’aborder la multifonctionnalité du secteur bioalimentaire et de revoir nos manières de produire, consommer et habiter le territoire.

1 –  Pour consulter ces fiches, voir : [en ligne], [en ligne] et [en ligne]. Notons que la première fiche contient des définitions de termes que nous réutiliserons ici, tels secteur bioalimentaire, agro-industrie et système alimentaire.

2 -FAO (2014). Sustainability Assessment of Food and Agriculture Systems. Guidelines (version 3.0), FAO, [en ligne], 253 p. 

 

3 – REDTAC (2009). Au-delà de la crise alimentaire : souveraineté alimentaire et politiques publiques, Colloque organisé le 18 juin à l’Université de Montréal, [en ligne], p. 12.

 

4- Martinez, S., Hand, M., Da Pra, M., Pollack, S., Ralston, K., Smith, T., Vogel, S., Clark, S., Lohr, L., Low, S. et C. Newman (2010). Local Food Systems. Concepts, Impacts, and Issues. USDA, [en ligne], p. 48-50

5- Les intrants et les activités réalisées tout au long des étapes de la vie d’un produit sont très variés. Il peut s’agir de la terre, des semences, des fertilisants, des pesticides, des hormones de croissance, des antibiotiques, de l’eau, de la main-d’œuvre, des machines, des équipements, des bâtiments, de l’entreposage, du transport, du gaspillage, de l’élimination des déchets, du recyclage, etc. Si l’analyse du cycle de vie n’est pas parfaite, puisqu’elle ne prend pas en compte tous les éléments qui ont trait à l’environnement (comme la santé des sols, des cours d’eau et de l’air ou la préservation de la biodiversité et des écosystèmes), elle constitue néanmoins une avancée au regard de ce qui est fait à l’heure actuelle. Une seconde approche, qui comptabilise les services écosystémiques liés à une activité économique ou une autre est aussi à envisager, du moins pour compléter l’analyse du cycle de vie. Voir : HLPE (2019). Approches agroécologiques et autres approches novatrices pour une agriculture et des systèmes alimentaires durables propres à améliorer la sécurité alimentaire et la nutrition, Rapport du Groupe d’experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la nutrition du Comité de la sécurité alimentaire mondiale, [en ligne], p. 113-116 et Godfray, H. C. J., Crute, I. R., Haddad, L., Lawrence, D., Muir, J. F., Nisbett, N., Pretty, J., Robinson, S., Toulmin, C. et R. Whiteley (2010). « The future of the global food system », Philosophical Transactions of the Royal Society, vol. 365, [en ligne], p. 2773-2774.

6– Les outils ici proposés ne sont pas exhaustifs non plus. Plusieurs autres mesures et indicateurs de la durabilité des systèmes alimentaires et des modèles de développement du secteur bioalimentaire existent. À ce titre, voir : Barbier, J.-M. et S. Lopez-Ridaura (2010). Évaluation de la durabilité des systèmes de production agricoles : limites des démarches normatives et voies d’amélioration, ISDA, [en ligne], 9 p. ; GTAE (2019). Mémento pour l’évaluation de l’agroécologie. Méthode pour évaluer ses effets et les conditions de son développement, GTAE, [en ligne], 135 p. et PSA (2020). Vers des indicateurs pour piloter la mise en œuvre de la souveraineté alimentaire, Fiche H, PSA, [en ligne], 6 p.